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La vocation de l'université
Qu'est-ce l'université ?
Que font les gens à l'université ?
Que cherchent-ils ?
La connaissance.
Qu'est-ce que la connaissance ?
Pourquoi vouloir connaître ?
Les études sont un effort.
L'existence de l'université est un effort économique de la part de l'Etat,
un effort de recherche et de pédagogie de la part de ceux qui enseignent.
Quel est le sens de cet effort ?
Au cours de mes études en lettres et en théologie, ces questions m'ont constamment habité.
Comment consacrer tant d'années de mon existence, avec tant d'intensité, à étudier, sans vouloir comprendre le sens de ce que j'étais en train de faire?
C'est pourquoi, à la fin de mes études, j'y ai consacré mon Mémoire de licence,
auquel j'ai donné le titre :
« La vocation de l'université »
Pour l'Occident, les racines culturelles et symboliques de l'université remontent à Platon et son Académie, à Aristote et son Lycée…
Ils ont eu le désir de mettre en commun l'effort de la recherche de la connaissance et de la sagesse.
Quand les universités sont nées, au tournant entre le XIIème et le XIIIème siècle, à Bologne, à Paris, puis partout en Europe, les motifs, les buts recherchés étaient déjà multiples, enchevêtrés, complexes.
L'université fut une réponse aux besoins de la société en personnel qualifié, et ainsi également rapidement une voie pour toutes sortes de carrières, qui permettait d'échapper à son milieu social d'origine.
Mais elle fut un lieu de recherche de la sagesse, de la connaissance du monde, un lieu de réflexion sur le la destinée humaine.
Durant la période humaniste se développe l'idéal d'une connaissance très large du monde et de la réalité par l'accumulation de connaissances dans de très nombreux domaines.
Durant le XVIIème siècle émergent lentement les sciences naturelles, avec leur approche empirique du monde et leurs méthodes d'expérimentation.
Le siècle des Lumières place au centre la force de la raison, jusqu'à croire que nos facultés d'intelligence et de réflexion peuvent être un moyen de rédemption pour le monde, un moyen de lutte contre toutes les violences et les oppressions. De là découle l'idée de la démocratie non pas comme système politique mais comme idéal de vie et de société.
Les deux siècles qui suivent ébranlent profondément cette première confiance en la raison, comme nous le savons, avec tous les échecs et les détours de nos démocraties, qui s'entre-déchirent dans la guerre et laissent venir au pouvoir la dictature.
Au XIXème siècle, avec la fondation de l'Université de Berlin par Humbolt, s'impose dans de nombreux milieux académiques l'idéal de la poursuite de la connaissance en soi.
Mais au XXème siècle, l'université, jusque là ouverte à seulement 1 ou 2 % de la société, se démocratise sous l'influence dominante au niveau académique que sont les Etats-Unis. Cette influence, fondée sur les succès technologiques et la force économique américaine, mais aussi sur les moyens de ses structures universitaires, a inspiré en profondeur la réforme actuelle de « Bologne », qui est américaines dans toutes ses fibres.
Les GBU sont au service des étudiants dans l'université.
Que dit la tradition chrétienne sur l'intelligence et la connaissance ?
La question qui me semble centrale pour les chrétiens est la suivante :
Qu'implique et que veut dire pour ma foi, pour ma vocation, le fait que j'aie choisi de consacrer plusieurs années de ma vie à lire, à réfléchir, à structurer des connaissances dans mon esprit ? Quel est le lien entre mes études et les valeurs le plus profondes qui m'habitent ?
L'anthropologie de l'Ancien Testament insiste sur une réalité centrale de l'existence humaine : le cœur. Le mot pour cœur en hébreu est LEV. Le LEV, c'est le centre de l'homme, là où se trouve sa volonté, son intelligence et également ses émotions. Mais le cœur ne se réduit pas aux émotions.
La pensée juive, celle de l'Ancien Testament met au centre l'idée que l'homme, à cause du mal qui l'habite, est divisé en lui-même. Il y a division entre ce qu'il pense, ce qu'il ressent, ce qu'il choisit de faire.
La voie juste est toujours celle de l'intégration de l'être.
L'intelligence est importante mais elle doit être profondément en harmonie, unie à tout ce qu'est l'homme.
L'intellectualisme froid et rationaliste, qui perd de vue ses fins et son sens, selon cette perspective, ne peut être vu que comme un réductionnisme de ce qu'est l'homme, de sa grandeur et de la noblesse à laquelle il est appelé.
Dans le Nouveau Testament, Jésus dit que le plus grand commandement est :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. »
Celui qui veut aimer Dieu doit l'aimer avec sa pensée.
Mais pas seulement avec sa pensée, comme ont eu tendance à le faire certains protestants, plaçant tout le poids de leur spiritualité et de leur rapport à Dieu dans leur pensée et leurs idées.
Mais celui qui renonce à son intelligence ne peut servir Dieu.
Le chrétien est appelé à utiliser sa mémoire, son intelligence, au meilleur de ce qu'il a reçu.
L'apôtre Paul, le grand théologien du Nouveau Testament, emploie le mot nous, qui désigne la personne rationnelle, percevante, pensante qui se détermine et exerce sa responsabilité.
Pour Paul, pourtant, la connaissance doit toujours être enracinée dans l'amour, l'amour qui est une attitude fondamentale d'ouverture face à ce qui est, face à l'autre, au prochain, face à Dieu.
La connaissance n'est pas pour Paul quelque chose que l'on peut essentiellement posséder ou cumuler, mais plus profondément, il s'agit d'une façon d'être en relation avec Dieu, avec les hommes, avec le monde.
Ne savons-nous pas, profondément, dans notre être et notre chair, que quelque chose d'essentiel de nos destinées se joue dans les relations que nous avons avec ceux que nous ….aimons et que nous… connaissons.
En synthèse, je vous cite un extrait de mon Mémoire :
« L'homme est un tout. Un tout dont l'intelligence fait partie. L'homme est devant Dieu, qui lui a donné l'intelligence et qui l'appelle à l'utiliser. A cet appel de Dieu correspond la vocation intellectuelle de l'homme. Ce n'est qu'une partie de la vocation de l'homme. L'usage qu'il fait de ses capacités à penser n'est pas le test ultime de son caractère et du sens de son existence, mais en fait partie, indissociablement. Il ne peut refuser de penser sans se déshumaniser, quel que soit le genre d'effort particulier auquel il est appelé.
Cette vocation, l'homme la vit dans l'histoire. Nous avons suivi quelques traces de cette quête à travers l'histoire. L'homme ne vit pas seul, ni ne cherche la connaissance seul. Se pose alors pour lui la question du genre d'effort de poursuite de connaissance communautaire qu'il peut envisager. L'institutionnalisation de cette quête a été rejetée par Socrate. Elle est défendue par d'autres.
L'homme est jeté au monde. Il doit prendre le risque de l'existence. Le risque de la pensée. Le risque de la rencontre. Le risque de la pensée dans la rencontre, c'est le débat, caractérisé par un double aspect. Dans la confrontation, l'homme doit conserver le respect pour son frère humain qui participe à la même quête que lui. Pourtant, il sait les enjeux de sa confrontation : ils peuvent être éthiques, esthétiques, humains… Le débat est une rencontre solennelle, profonde.
L'homme occidental vit dans l'une ou l'autre démocratie. Jamais il ne doit perdre de vue la promesse qu'elle lui fait de la liberté. Elle lui ouvre un espace, qu'il doit prendre la responsabilité d'habiter par sa pensée.
La théologie permet de mettre la vocation intellectuelle de l'homme en perspective. La théologie intègre les différentes facettes de l'homme dans sa réflexion, dont la faculté de réfléchir elle-même. Elle le fait en parlant de l'homme. Une anthropologie théologique permet de penser le sens de la connaissance. La connaissance est une façon de se rapporter au monde. La contemplation et l'amour participent de ce rapport à la création, aux hommes, à Dieu et de l'homme à lui-même.
Quel type d'éducation voulons-nous ? Dans quelle direction nous mènent les réformes actuelles ? La Déclaration de Bologne laisse présager une scolarisation des études. Deviendront peut-être centrales des petites prestations académiques, accomplies dans un cadre à chaque fois prédéfini.
Ne voulons-nous pas que l'université nous apprenne premièrement à penser, à réfléchir, à prendre une distance critique ? La spécialisation et l'absurdité des « recherches » dans des domaines tels que la littérature doivent céder la place au développement de connaissances pluridisciplinaires se fécondant et s'admonestant les unes les autres. L'université doit refuser le cloisonnement des disciplines. Elle doit risquer son savoir le plus évident et le plus sûr dans le débat, sans cesse. Elle doit rester consciente d'elle-même, de sa fonction et de ses intentions. »